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La Presse

Alcoa baisse les bras à Baie-Comeau

Paquet, Stéphane, La Presse Affaires, mardi 29 juin 2004, p.1

mercredi 30 juin 2004, par Louis E. Beaulieu


Après neuf mois d’échange de lettres et de rencontres au plus haut niveau, l’aluminerie Alcoa a jeté l’éponge et rompu les pourparlers avec Québec, en vue de moderniser son usine de Baie-Comeau. C’est le prix à long terme de l’électricité qui a fait achopper les négociations.

" Quand l’énergie représente plus de 30 % de vos coûts d’exploitation et que vous investissez un milliard de dollars dans un projet qui aura une durée de vie de 40 ans, vous ne pouvez pas réaliser ce nouvel investissement d’envergure lorsqu’il existe un risque que les prix de l’énergie grimpent considérablement dans le temps ", a déclaré Jean-Pierre Gilardeau, président d’Alcoa Canada, Première fusion, dans un communiqué publié en fin de journée.

" Sur une période de 40 ans et ne présumant que des hausses modérées, cela représente un coût de 10 milliards de dollars ", a-t-il ajouté, pour justifier le retrait de son projet d’expansion d’un milliard de dollars.

Au téléphone, M. Gilardeau, qui s’est longtemps battu pour l’expansion des activités de la multinationale au Québec, semblait ébranlé. " Pour moi, le rêve, la vision, je mets ça dans une boîte de carton ", a-t-il dit à propos de la possibilité qu’il revienne au front avec une nouvelle proposition à Québec. " C’est définitivement une négociation qui se termine. "

Cette décision d’Alcoa, le géant mondial de l’aluminium, ne signifie pas la fermeture immédiate de l’usine de Baie-Comeau, qui emploie encore 1700 personnes. L’entreprise s’est engagée à maintenir l’usine en exploitation au moins jusqu’en 2010.

Le projet de modernisation devait permettre le remplacement des vieille cuves Söderberg. L’absence de projet de remplacement entraînera des licenciements, " mais il est trop tôt pour en préciser l’ampleur ", précise Alcoa. Les employés qui travaillent aux vieilles cuves sont au nombre de 900.

Hier, le ministre des Ressources naturelles, Pierre Corbeil, expliquait qu’il " ne pouvait pas aller au-delà de ce qui était offert ", en raison de clauses qui lient Québec à une autre aluminerie, Alouette, à Sept-Îles.

Avoir consenti de meilleures conditions à Alcoa aurait entraîné une réouverture de ces contrats, ajoutait M. Corbeil.

Autre facteur : la disponibilité d’électricité n’est plus ce qu’elle était au Québec et l’importer coûte cher. " S’il faut importer des quantités d’électricité et les vendre au tarif Grande puissance, on ne peut pas faire ça indéfiniment ", a dit le ministre, montrant du doigt les faibles réserves d’Hydro.

L’écart entre les deux offres

Hier, Québec n’a pas été en mesure de chiffrer l’écart financier entre la proposition d’Alcoa et la sienne, prétextant l’impact sur les contrats avec les autres alumineries et la grande durée des contrats.

Le litige portait sur le prix de 180 mégawatts d’électricité. Selon ce que La Presse Affaires a appris, Alcoa proposait que le prix de l’électricité soit indexé à la moitié de la hausse du coût de la vie. Québec voulait plutôt que la hausse des tarifs couvre 90 % de l’inflation. Un processus aurait aussi permis de remettre aux cinq ans le coût de l’électricité au véritable tarif L, celui qui est réservé aux grandes entreprises.

C’est cette différence qui a fait dérailler le processus de modernisation de l’usine de Baie-Comeau. En plus, il y a eu les derniers commentaires d’Hydro-Québec permettant de croire que l’électricité suivra le taux d’inflation, soutient M. Gilardeau. " On pensait que le tarif d’électricité augmenterait moins rapidement que ça. "

Québec offrait aussi au géant mondial un prêt de 125 millions de dollars sans intérêt pendant 25 ans et un congé d’impôt de 10 ans en raison de l’investissement majeur. Les droits d’eau pour produire de l’électricité étaient aussi renouvelés pour 50 ans.

Un barrage en garantie

En contrepartie, Alcoa s’était engagé à donner en garantie sa participation de 40 % dans le barrage McCormick où la compagnie produit, avec Abitibi-Consolidated, de l’électricité. Québec voulait ainsi s’assurer que le géant de l’aluminium allait effectuer tous les travaux promis en échange de l’électricité fournie.

Avec l’assurance que l’usine restera ouverte encore au moins six ans, on se montrait confiant hier au bureau du premier ministre Charest d’en arriver à une entente éventuelle, quand l’entreprise aurait une meilleure idée du prix mondial de l’énergie.

Mais cet enthousiasme relatif n’était pas du tout partagé par le maire de Baie-Comeau et le syndicat des travailleurs. " On est en colère ", ont dit le maire Ivo Di Piazza et le président du syndicat, Denis Bérubé.

Et les deux ont ajouté qu’ils ne croyaient pas qu’il s’agissait, de la part d’Alcoa, d’une simple position de négociation. " On a accepté de rouvrir nos conventions, a dit M. Bérubé. Des efforts ont été faits, mais on n’a rien eu en échange ", a-t-il déploré.