lundi 2 février 2004, par Nicolas Reeves
Cinquante-sept millions : c’est le nombre de déplacements annuels qu’il faudrait faire en métro ou en vélo, plutôt qu’en voiture, pour compenser les gaz à effets de serre produits par la centrale du Suroît. Pour compenser cet accroissement, un individu devrait prendre chaque jour le métro, plutôt que sa voiture, pendant mille cinq cents siècles.
Ces chiffres impressionnants, rapportés à l’échelle notre vie quotidienne, montrent à quel point ces décisions peuvent être décourageantes, voire démotivantes , pour ceux qui chaque jour tentent de faire leur part pour potéger la planète. Les petites améliorations que nous apportons chaque jour, en recyclant, en prenant le métro, en chauffant moins nos domiciles, se voient régulièrement annihilées par des déteriorations infiniment plus massives, prises au nom d’arguments qui n’ont plus rien d’écologique. À la manière des pêcheurs qui ramassent avec leurs pelles les milliers de tonnes d’’hydrocarbures échappées des pétroliers échoués, nous sommes placés face à des situations complètement disporportionnées par rapport à nos moyens d’agir. Dans le même temps où nous ramassons des miettes, d’autres se préparent à déverser des trains entiers.
Là se trouve le principal danger de la décision de bâtir le Suroît, dans le risque de découragement et de démobilisation collective par rapport à tout ce qui touche l’environnement. Car voici en substance le message qui m’est transmis : pourquoi vous priver d’un SUV de deux tonnes et demie, pourquoi limiter votre chauffage à 20 degrés, si ce que vous évitez à l’environnement reste aussi dérisoire à côté des émissions de cette Centrale ? À quoi bon financer un organisme comme le BAPE, si c’est pour le décrédibiliser en ignorant ses décisions ?
Certes, le gaz pollue moins que le charbon, le pétrole, le plutonium. Certes, le Québec détient une bonne performance relative par rapport à l’émission des GES. Seulement, et c’est là un second message qui laisse perplexe, loin d’être revendiquée, loin de devenir un titre de fierté pour la province, cette bonne performance est érigée en justification pour devenir mauvais élève : nous avons été assez efficaces, nous avons gagné le droit de polluer. Laissons aux autres provinces et aux autres générations la tâche de nettoyer nos dégâts. Dans tout autre contexte, travail, éducation, santé, un tel argument serait inadmissible.
Il y a quelques décennies, les centrales au gaz auraient été accueillies comme une bénédiction. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, où la situation est devenue préoccupante, et où des alternatives crédibles se développent déjà depuis des années. Pourquoi vouloir faire moins bien, alors qu’on peut faire mieux ? Pourquoi faire « moins pire », alors qu’on sait faire mieux ? Agir aujourd’hui, c’est insister pour que les sommes colossales englouties dans la construction de ce dinosaure écologique soient affectées à la construction de centrales éoliennes et aux recherches sur toute les formes de l’énergie solaire. Là seulement se construira une stratégie énergétique à long terme, durable parce que délivrée des fluctuations des marchés et des risques de pénurie. L’expertise du Québec en la matière, jointe à des conditions géographiques et climatiques particulièrement favorables, nous donne cette chance unique de devenir chefs de file planétaires dans le domaine des énergies douces et perpétuellement disponibles.
Il n’est plus temps d’attendre. Il n’est plus temps de faire « moins pire », il est temps de faire mieux, et beaucoup mieux, de faire vite, et beaucoup plus vite. Depuis 1950, les relevés du niveau de la mer, incluant les plus récents, effectués par le satellite Topex-Poséidon, démontrent une élévation qui pourrait atteindre plusieurs mètres avant la fin du siècle. À l’autre bout du globe, les indigènes des îles Vanuatu doivent déjà être délogés parce que la mer envahit leurs terres, conséquence directe et cachée de notre mode de vie, de nos chauffages et de nos véhicules à combustibles fossiles. Même l’accord de Kyoto, jalon essentiel d’une collaboration internationale, est encore insuffisant pour ralentir le processus. Pourtant, les avertissements des scientifiques ne trouvent que peu d’échos auprès des responsables politiques, et ce bien que tous les témoins environnementaux soient au rouge.
Même sans la centrale du Suroît, la tâche à accomplir est énorme. L’histoire de la planète depuis l’apparition de la vie démontre que le réchauffement n’affecte pas que le niveau des mers : il entraîne des bouleversements climatiques et biologiques majeurs , des extinctions et des migrations massives, des épidémies et de la désertification. Catastrophisme ? Pas si sûr. La fragilité des équilibres atmosphériques commence tout juste à être mesurée ; il s’en faudrait de peu pour qu’ils s’évanouissent, nous laissant, au choix, une planète déssechée, congelée ou calcinée.
Face à cette situation, les arguments de certains responsables laissent pantois. D’abord sur le plan économique : l’abandon de Kyoto par les USA est un sommet d’irresponsabilité . Les coûts entraînés à moyen terme par le réchauffement sont supérieurs de plusieurs ordres de grandeurs aux économies réalisées en renonçant à l’accord. Certains arguments pseudo-scientifiques sont encore plus sidérants, qui invoquent la robustesse du vivant, sa capacité à surmonter les crises, l’ingéniosité de l’homme à se débrouiller dans toute situation.
C’est vrai, certaines espèces trouveront le moyen de survivre à des crises écologiques majeures, comme cela est arrivé au moment des grandes extinctions. Peut-être même la nôtre. Mais ne vaut-il pas mieux éviter de provoquer ces crises que de tenter d’y survivre ? Croire que la science trouvera des solutions à tous les problèmes qui se présenteront, c’est se bercer d’illusions. Lorsque des espèces disparaissent, il est déjà trop tard. Si l’effet de serre s’emballe, c’est nous qui disparaîtront. Contrairement aux dinosaures, contrairement aux bactéries, contrairement aux huîtres, nous sommes responsables de notre destinée, et nous avons le pouvoir de la transformer.
Prendre la mesure des conséquences du réchauffement, c’est prendre conscience de la lourde responsabilité qui nous échoit, en cette période ou, plus que jamais dans l’histoire, les décisions que nous prenons déterminent l’avenir de populations entières, et le sort de la planète, et ce dans un avenir très proche. Ce n’est plus une question de siècles ou de millénaires, mais bien de décennies ; il s’agit du futur immédiat de nos propres enfants devenus adultes, celui de leurs propres enfants. Un projet comme la centrale du Suroît n’a plus sa place dans une politique environnementale responsable. Espérons que le gouvernement en place saura écouter les voix qui de toutes parts s’élèvent pour le condamner.
Nicolas Reeves