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Le Soleil

Hydro-Québec vire au gaz

En attendant l’annonce de deux grands projets hydroélectriques

dimanche 23 février 2003


Économie, jeudi 20 février 2003, p. C1

Couture, Pierre ; Champagne, Anne-Louise

En attendant de mettre en branle deux grands projets majeurs hydroélectriques dans le Nord du Québec, l’avenir immédiat d’Hydro-Québec passe par le gaz naturel, a plaidé hier le président de la société d’État, André Caillé, devant les membres de la commission parlementaire sur le Protocole de Kyoto.

André Caillé n’en démord pas en faisant allusion à la décision du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) la semaine dernière de ne pas souscrire au projet de construction d’une centrale électrique (Suroît) au gaz naturel de 800 mégawatts (MW) à Melocheville, près de Beauharnois.

" Nous n’avons plus le choix, la demande est là et nous devons y répondre rapidement en attendant la réalisation de deux grands projets hydroélectriques. Le temps pourrait bientôt jouer contre nous ", a-t-il lancé aux membres de la commission.

Selon André Caillé, il peut s’écouler jusqu’à 12 ans avant qu’un projet hydroélectrique majeur voit le jour. " D’ici là, il faudra fournir de l’électricité aux Québécois. Et comme on veut pas faire de petits projets, la filiale au gaz naturel est plus que nécessaire pour satisfaire les besoins en énergie et les besoins de pointe d’ici là ", a-t-il dit.

Ainsi, s’il n’en tenait qu’à lui, les 11 autres projets de centrales électriques au gaz naturel au Québec - d’une puissance de 2200 MW - encore sur la table des différents promoteurs devraient tous aller de l’avant. Et s’ils voyaient tous le jour, ce seraient pas moins de cinq millions de tonnes de GES qui seraient ainsi émises dans le ciel québécois.

Le grand patron d’Hydro n’y est d’ailleurs pas allé par quatre chemins hier pour demander une reconnaissance distincte du Québec à l’échelle canadienne quant à l’application du Protocole de Kyoto.

André Caillé souhaite que les émissions de GES passent pour le Québec selon les niveaux standards de 1990 plus 4 %.

" À l’instar de la Suède, qui fait largement sa part pour de nombreux pays européens, le Québec devrait se voir octroyer par Ottawa un statut spécial. Comme 95 % de notre électricité est produite de manière propre (hydroélectricité), nous améliorons de beaucoup la performance canadienne. Et ça, Ottawa devra en tenir compte. "

Greenpeace ouvert

Greenpeace aussi ne ferme pas complètement la porte à la construction de " méchantes " centrales thermiques comme celle du Suroît.

" La position de notre organisation n’est pas dogmatique en ce qui a trait aux centrales au gaz ", a dit hier en commission parlementaire le directeur de Greenpeace pour le Québec, Steven Guilbeault.

Il cite la compagnie d’énergie de Greenpeace Allemagne, qui offre une " énergie verte " dont une des composantes est le gaz naturel. Mais là-bas, le gaz naturel se substitue au charbon, et le gain est clair.

En ce qui concerne l’Amérique du Nord, il faudrait, dit M. Guilbeault, faire la démonstration claire que l’électricité produite à partir de gaz naturel se substituerait à celle émanant de sources plus polluantes, comme une centrale au charbon, par exemple. " Jusqu’ici, personne n’a pu faire une telle démonstration ", affirme M. Guilbeault.

C’est pourtant ce que tentera de faire le ministère de l’Environnement dans son évaluation de la centrale thermique du Suroît. Le ministre André Boisclair a précisé qu’à l’évaluation environnementale du projet s’ajoutera une " évaluation stratégique ".

Le ministre se défend bien d’exprimer une préférence tenant ces propos. Pour Steven Guilbeault, il faudra toujours garder en tête que le Suroît viendra alourdir considérablement le bilan des GES.

Les projets envisagés de production d’électricité à partir de centrales au gaz pourraient ajouter annuellement jusqu’à cinq tonnes de gaz à effet de serre dans le bilan annuel du Québec. C’est autant qu’un million de véhicules routiers qui parcourraient 20 000 kilomètres chacun. La centrale du Suroît avec ses 800 MW contribuerait pour environ la moitié de ces cinq tonnes.

Le ministre Boisclair appuie sa réflexion sur le fait que 50 % des émissions polluantes qui tombent sur le Québec proviennent des États-Unis et de l’Ontario. Selon un rapport cité par le ministre, les activités d’Hydro en Amérique du Nord éviteraient 18 millions de tonnes de GES en 2010

De son côté, le Syndicat professionnel des scientifiques de l’Institut de recherche d’Hydro-Québec (IREQ) a fait valoir que la production d’électricité de la centrale du Suroît pourrait être largement compensée par la mise sur pied d’un parc éolien de 2100 mégawatts (MW).

Évalué au coût de 2,4 milliards $ - beaucoup plus cher que les 550 millions $ pour Suroît - , le projet d’un tel parc serait toutefois très rentable économiquement et écologiquement pour Hydro-Québec sur une période de 20 ans.

" Puisque le vent ne coûte rien comparativement au gaz naturel, Hydro-Québec économiserait ainsi près de 1,5 milliard $ sur 20 ans ", précise le porte-parole du syndicat, Jean-Marc Pelletier

Ce qui aurait pour effet de ramener le coût de production de chaque kilowattheure à 4,4 ¢ pour l’éolien comparativement aux 6 ¢ prévus pour la centrale Suroît au gaz naturel.

Hydro éviterait ainsi l’émission annuelle de GES entre 2,17 et 2,45 mégatonnes (Mt).