Le Devoir
Elle veut connaître les tracés des futures lignes de haute tension avant de lancer des projets
jeudi 18 mars 2004, par Louis-Gilles Francoeur
Les grands producteurs éoliens, qui s’apprêtent à participer à l’appel d’offres d’Hydro-Québec en vue de fournir 1000 mégawatts (MW) à partir de la région gaspésienne, accusent la société d’État de manquer de transparence parce qu’elle refuse de leur dire où passeront ses lignes de transport à haute tension, ce qui leur permettrait d’optimiser l’emplacement et la rentabilité de leurs projets.
C’est ce qu’ont soutenu hier à Québec plusieurs représentants des consortiums québécois et les filiales des grands turbiniers internationaux, qui s’apprêtent à déposer leurs projets d’ici le 15 juin dans le cadre du programme éolien 2006-12, que tous ont par ailleurs jugé insuffisant à lui seul pour justifier au Québec l’implantation d’une usine de montage en Gaspésie, une région qui compte beaucoup sur l’essor de la filière éolienne pour diversifier son économie.
Les représentants des producteurs éoliens participaient dans la Vieille Capitale à un colloque sur cette filière, organisé par l’Association québécoise des producteurs d’énergie renouvelable (AQPER). Cet organisme regroupe principalement les producteurs privés d’électricité, dont les projets ont été mis en échec par les environnementalistes, et qui semblent prêts maintenant à prendre le vent.
De son côté, le ministre des Ressources naturelles, de la Faune et des Parcs, Sam Hamad, a annoncé hier qu’il avait commandé un inventaire exhaustif du potentiel éolien québécois, un projet qui fera l’objet d’un appel d’offres incessamment. Le ministre a précisé que cet inventaire ne dédouble pas l’Atlas éolien national, qu’Environnement Canada doit divulguer au début de l’automne lors du congrès annuel de l’Association canadienne de l’énergie éolienne. Cet atlas définira le potentiel de chaque région du pays, y compris celui du Québec dont Le Devoir publiait la carte récemment. Cet inventaire, réalisé à partir des données sur les vents accumulées depuis des décennies par les services météo d’Environnement Canada, sera complété par les relevés au sol que Québec possède. Avec son propre inventaire, le gouvernement veut identifier les régions dont l’accès et le potentiel sont facilement accessibles, selon la topographie, les obstacles naturels, etc.
Mais d’ores et déjà, le ministre affirme que le Québec jouit d’une « situation enviable » dans ce domaine même s’il ne peut déterminer son potentiel avec certitude. Il n’exclut pas de revoir la place de l’éolien dans la politique énergétique à la lumière des études en cours, qu’il aimerait obtenir, dit-il, avant la commission parlementaire de l’automne. Cette commission tiendra lieu, a-t-il précisé, du grand débat énergétique promis dans le programme électoral libéral qui devait plutôt être confié à une commission scientifique indépendante.
Mais à court terme, précise le ministre Hamad, le programme de 1000 MW en Gaspésie se poursuit tel que prévu. Ce programme a été suggéré par la Régie de l’énergie dans un avis que Québec a entériné en demandant à Hydro-Québec Distribution de l’intégrer dans son portefeuille. C’est Gilles Lefrançois, d’Innergex II, qui a le premier fait état des difficultés qu’éprouve le « club » très sélect des turbiniers capables de répondre à l’appel d’offres d’Hydro-Québec.
Il a souligné que « là où il y a le meilleur potentiel, il n’y a pas de lignes » de transport capables d’absorber la production éolienne dès 2006. Et là, dit-il, où on trouve des lignes, le potentiel éolien est moins bon, ce qui n’aide pas les producteurs à démarrer des projets sur les sites les plus rentables pour les asseoir sur des bases financières solides. Le secteur le plus productif se situerait en effet entre Sainte-Anne-des-Monts et Rivière-aux-Renards, où Hydro-Québec n’a aucune ligne de transport à haute tension.
Les lignes puissantes, soit de 350 kW, ne dépassent pas Matane. De là, elles passent à 108 kW jusqu’à Murdochville où le parc éolien de la société 3Ci, en instance d’approbation, utilisera cette disponibilité à pleine capacité. Un producteur ne peut savoir, ajoute Gilles Lefrançois en plaidant pour une plus grande transparence de la part d’Hydro, où situer ses projets vraiment rentables tant qu’il ne saura pas si la future ligne à haute tension longera la côte ou passera par le centre de la Gaspésie. Puisque Hydro facturera le coût du transport à haute tension, des producteurs pourront se retrouver avec des coûts de revient imprévus, peu compatibles avec une saine planification financière, s’ils se retrouvent loin des lignes.
La plupart des turbiniers présents, comme Green Wind Energy (intérêts espagnols) et Northland Power, ont dit partager les mêmes préoccupations qu’Innergex. D’autres caractéristiques de cet appel d’offres vont aussi hausser les coûts artificiellement : on exige un contenu éolien, ce que tous ont jugé légitime, mais cela hausse le coût. Hydro exige aussi des livraisons minimales et maximales, ce qui force les producteurs à solder leur excédent. Cela abaisse le prix d’achat pour Hydro mais fait grimper les coûts des producteurs.
Pour Roger Lanoue, vice-président à la recherche et à la planification stratégique chez Hydro-Québec, les producteurs connaissent le réseau et n’ont qu’à concentrer leurs premiers projets près du réseau existant. Hydro-Québec, dit-il, augmentera par la suite inévitablement la taille de son réseau de transport en Gaspésie, mais cela dépendra des propositions des promoteurs...
Les producteurs, qui refusaient de divulguer hier le moindre détail de leurs propositions éventuelles tant la lutte s’annonce chaude entre eux, ont aussi révélé qu’Hydro-Québec veut obtenir tous les éventuels crédits de gaz à effet de serre liés à l’éolien, ce à quoi les producteurs ne s’opposent pas puisqu’il n’existe présentement aucun marché pour vendre ces crédits au plus offrant. Mais cela pourrait changer.
Selon Richard Legault, d’Hélimax Énergie, les coûts de l’éolien, une énergie gratuite, pourraient battre ceux de la production thermique au gaz naturel, la production la moins chère présentement, entre 2006 et 2008. Mais, a-t-il dit, si on parle de gaz à effet de serre, l’éolien est gagnant au départ : il produit entre zéro tonne et neuf tonnes de GES par MW, selon les études, contre 380 à 510 tonnes annuellement par MW pour les centrales thermiques au gaz. Écologistes et spécialistes soutiennent, depuis les audiences du BAPE il y a deux ans, que l’énergie éolienne pourrait constituer une sérieuse solution de remplacement au Suroît.
Quant aux grands turbiniers européens, comme GE Énergie, Gemesa Eolica, Neg Micon et Vestas, qui fusionnaient hier au Canada, ils ont tous jugé que l’appel d’offres de 1000 MW n’avait d’intérêt que dans la mesure où la Gaspésie leur offre un tremplin vers le marché nord-américain. Quand la Régie de l’énergie a fixé à 1000 MW le bloc d’énergie capable de justifier l’implantation au Québec d’un turbinier majeur, on parlait alors de 2000 éoliennes de 500 MW. Mais maintenant que les turbines produisent au moins deux mégawatts pièce, on parle de seulement 500 éoliennes.
Illustration(s) :
Là où le potentiel est le plus grand, il n’existe pas de lignes de transport capables d’absorber la production éolienne dès 2006, déplore l’industrie.