Le Devoir
Robert Dutrisac, Édition du mardi 6 juillet 2004
mardi 6 juillet 2004
Mots clés : Québec (province), Gouvernement, suroît
Québec — Le gouvernement Charest suspend sa décision de construire la centrale thermique du Suroît même si la Régie de l’énergie, dans son avis rendu public hier, juge souhaitable la réalisation de ce projet.
Le ministre de l’Environnement, Thomas Mulcair, et le ministre délégué à la Forêt, à la Faune et aux Parcs, Pierre Corbeil, ont annoncé hier la décision du gouvernement de surseoir au projet jusqu’à ce qu’une commission parlementaire se penche cet automne sur la sécurité énergétique du Québec. Le conseil des ministres a pris cette décision lors de sa réunion de mercredi dernier, le jour même où le gouvernement a reçu l’avis de la Régie de l’énergie sur la sécurité énergétique des Québécois et la contribution du projet du Suroît.
Dans son avis de 150 pages, la Régie conclut que la construction de cette centrale thermique de 800 MW « n’est pas indispensable » à la sécurité énergétique du Québec, comme le soutenait Hydro-Québec et le gouvernement. En revanche, elle juge « souhaitable » la réalisation de ce projet « dans la situation actuelle de précarité et surtout de dépendance envers les importations ». Cette centrale fournit « une marge de manoeuvre qui est dans l’intérêt public », ce que l’organisme appelle un « coussin sécurisant ».
« Cette nuance majeure appelle d’abord une réflexion plus poussée », a fait valoir M. Corbeil, laquelle se fera en commission parlementaire alors que les élus pourront « se prononcer sur toutes les options en présence [comme la filière éolienne et l’efficacité énergétique] afin d’assurer la sécurité énergétique du Québec ».
« Dans le rapport de la Régie, il y a des drapeaux rouges partout. Ils nous disent de faire très attention », a dit M. Mulcair. Au cours d’un « briefing » technique, le vice-président de la Régie, Normand Bergeron, a qualifié d’« inquiétant » l’apport hydrique plus faible que la moyenne dans les barrages d’Hydro-Québec depuis 20 ans.
Le projet du Suroît, « c’est une police d’assurance dont on ne sait s’il faut la signer », a dit M. Corbeil. Mais entre deux incertitudes, le gouvernement « préférera courir le risque de disposer d’un surplus énergétique plutôt que de voir les Québécois subir un déficit ou, pire, une pénurie d’énergie », a-t-il ajouté. M. Corbeil a confirmé que la centrale du Suroît ne pourra pas être en service pour l’hiver 2007-2008, comme le souhaitait Hydro-Québec, mais un an plus tard si le gouvernement donne son aval au projet à la fin de 2004 ou au début de l’an prochain.
Les impacts sur l’environnement de la centrale du Suroît peuvent être grandement atténués, écrit la Régie, surtout si elle permet de n’utiliser la centrale au mazout de Tracy que 300 heures par année en période de pointe. La centrale pourrait même permettre au Québec d’obtenir des crédits pour l’atteinte des objectifs de Kyoto parce ses émissions de gaz à effet de serre sont nettement inférieures à la moyenne des centrales thermiques au Canada, a fait valoir la Régie, ce qu’elle désigne comme « le paradoxe du Suroît ».
Dans son avis, la Régie de l’énergie recommande l’autorisation immédiate du projet de centrale de cogénération de TransCanada Energy à Bécancour, ce que le gouvernement a annoncé hier. En outre, elle demande à Hydro-Québec de lancer le plus tôt possible un appel d’offres pour des projets de cogénération totalisant 800 MW.
Le gouvernement commande à Hydro-Québec d’acquérir dans les meilleurs délais 1000 MW d’énergie éolienne, ce qui s’ajoute aux 1000 MW que la société d’État s’est engagée à acheter d’ici 2010. La Régie a recommandé qu’une étude soit réalisée pour évaluer la contribution de parcs d’éoliennes fournissant de 2000 à 3000 MW, et la mise sur pied d’un groupe de travail formé d’experts d’Hydro-Québec et de la firme Hélimax visant l’atteinte de cet objectif.
Au chapitre de l’efficacité énergétique, la Régie revient sur une décision antérieure et recommande qu’Hydro-Québec augmente de 1,46 à 2,1 TWh son objectif d’économies d’énergie pour 2010. Le gouvernement va un peu plus loin : il a porté cette cible hier à 2,4 TWh.
La Régie n’est pas tendre à l’endroit d’Hydro-Québec : elle souligne que la société d’État vit « une crise de confiance ». Constatant que le marché voulu par le législateur n’existait pas et qu’il favorisait l’énergie thermique au détriment des autres filières, l’organisme en appelle à « un débat structuré quant au choix des filières ».
Par voie de communiqué, Hydro-Québec s’est engagée à respecter les orientations annoncées hier par le gouvernement. Elle lance donc un appel d’offres pour 800 MW de cogénération et pour 1000 MW supplémentaires d’énergie éolienne. La société d’État constate qu’elle ne pourra pas compter sur la centrale du Suroît en décembre 2007. Enfin, Hydro-Québec dévoilera d’ici quelques semaines les mesures qu’elle entend prendre pour atteindre le nouvel objectif de 2,4 TWh en matière d’efficacité énergétique.