lundi 26 janvier 2004, par Olivier Ménard
Le projet de la centrale du Suroît mérite un sérieux débat sur l’avenir énergétique et environnemental du Québec. Il est opportun de se demander pourquoi diable une entreprise dont le nom et les investissements sont fondés sur l’eau (d’où la racine « hydro » d’Hydro-Québec) se tourne aussi brutalement vers une énergie aussi polluante que le gaz naturel. Pourquoi pas une centrale au charbon ! De qui se moque-t-on au juste ?
Faute de pouvoir hausser l’économie de l’hydro-énergie dans une population en déclin, on se tourne vers le gaz naturel qui, soupçonne-t-on, met du combustible dans la lanterne à profits d’Hydro-Québec. D’ailleurs, fait à remarquer, Hydro-Québec est actionnaire de Gaz Métropolitain. Y aurait-il anguille sous roche ? Il est intéressant de constater que la racine du mot « gaz » provient du latin « chaos », d’où les propriétés imprévisibles et la forme intangible de cette substance. « Chaos-Québec » serait donc un excellent remplacement d’« Hydro-Québec », vu l’imprévisibilité de ses humeurs, en particulier celles de son PDG, M. André Caillé. Ce chaos s’est également emparé de notre gouvernement actuel, dont les ministres délégués à l’environnement, MM. Mulclair et Hamad, sont pris dans cette tourmente et voguent maintenant (ou depuis longtemps ?) sur les courants continus de la volonté d’Hydro-Québec. La société d’état déverse un torrent d’aberrations ; permettez-moi de vous en résumer humblement quelques-unes.
D’abord, alors que toutes les études vont en contradiction avec ce que Hydro-Québec et le gouvernement du Québec affirment, ces derniers tiennent au projet comme si leur vie en dépendait (on meurt rarement du manque d’électricité). Ce n’est donc pas parce qu’ils ont des raisons valables de le faire qu’ils vont de l’avant. D’ailleurs, les ministres Mulclair et Hamad se sont rendus à l’évidence : puisque les sondages sont en défaveur de leur gouvernement, pourquoi ne pas boucler la boucle et se mettre à dos le reste de la population ? Ça vaut le coup, car il vient de se faire au moins un ami, soit M. Caillé. Messieurs Mulclair et Hamad sont donc revenus sur leurs décisions (lesquelles devaient être finales et irréfutables, selon leurs propres termes) et font fi de leurs engagements envers l’accord de Kyoto, afin d’imiter les Américains ; « L’aide du gouvernement n’ira plus aux pollueurs. Le plan vert doit modifier la direction de l’économie. Cette position, c’est, mot à mot, celle de Jean Charest », avait affirmé haut et clair le ministre Mulclair dans une entrevue au Devoir en mai 2003.
Ensuite, Hydro-Québec et le gouvernement du Québec passent outre une pétition comportant 50,000 signatures recueillies par l’Union des Consommateurs contre une hausse des tarifs de l’électricité (et ils en veulent encore plus !) ; ils passent outre la décision du BAPE en défaveur du projet ; ils passent même outre les oppositions des ingénieurs et scientifiques d’Hydro-Québec (on comprend mieux pourquoi certains d’entre eux sont victimes de harcèlement psycho-logique) ; ils passent outre les oppositions des écologistes. Il faut se rendre à l’évidence : ils se contrefoutent de l’opinion publique, des ingénieurs et des scientifiques, Hydro-Québec veut augmenter ses profits au détriment de notre environnement ! Avec une comme jolie couverture dentelée avec les initiales de General Electric pour étouffer le tollé de protestations.
Également, rappelons-nous du scandale à Hydro-Québec, en 1995, suite au refus de M. Caillé d’appuyer les projets d’un véhicule à moteur-roue non polluant du Dr Pierre Couture (la tension devait être forte à cette époque). Le député de Laurier-Dorion Christos Sirros avait dénoncé ce fait lors d’un rapport déposé en 1998 à l’assemblée nationale, affirmant qu’« il se peut fort bien que la décision d’Hydro-Québec de mettre fin au projet [du Dr. Pierre Couture], qui à première vue semble mal avisée, prive le Québec de retombées potentiellement exceptionnelles sur le plan économique ». De même, Hydro-Québec a rejeté le projet d’une centrale pompée en milieu urbain, élaborée par le Dr Couture. Cette idée révolutionnaire, économique et « environnementalement correcte » aurait pu régler tous les soi-disant problèmes d’alimentation en électricité dans toutes les grandes villes du Québec. Mais peut-être est-ce un projet qui nuit à l’argumentation d’Hydro-Québec, qui préfère investir dans les technologies moyen-âgeuses et nocives pour la santé humaine... Hélà, c’est de nous tous qu’il s’agit, pas seulement des baleines du St-Laurent (parce que, à leur plus grand malheur, peu d’entre nous se soucie vraiment de ces mammifères marins) ! Il est évident que c’est le profit qui meut la houle autocratique d’Hydro-Québec, et non le respect de l’environnement ou le souci de l’énergie renouvelable !
Ironiquement, il existe au sein d’Hydro-Québec la fondation Hydro-Québec pour l’environnement (que l’on peut visiter sur le site Internet officiel de la société d’état à l’adresse suivante : http://www.hydroquebec.com/fondation_environnement/).
Cet organisme, dit-on, a pour mission de :
« 1. Promouvoir la conservation, la restauration et la mise en valeur de la faune, de la flore et des habitats naturels ;
2. Soutenir les besoins locaux en matière de prise en charge de l’environnement ;
3. Contribuer à l’utilisation responsable et durable des ressources naturelles. »
Cela tombe bien, car j’ai un projet pour la fondation Hydro-Québec : celui de s’opposer à la construction de la centrale au gaz naturel du Suroît. Tant qu’à nager en pleine contradiction... La société d’état fait entrave à tant de projets environnementaux qu’il est honteux de voir inscrit sur le site de la fondation Hydro-Québec « Contribuer à l’amélioration et à la protection à long terme de l’environnement ».
Comble de contradiction : récemment, Hydro-Québec a demandé officiellement au gouvernement du Québec d’empêcher les projets de grande envergure d’industries énergivores. Mais la centrale du Suroît n’est-elle pas énergivore ? Combien de tonnes de gaz naturel dévorera-t-elle chaque année (une véritable « chaosphage ») ? Il s’agit clairement d’un argument pour faire croire que le Québec risque de manquer à tout moment d’électricité pour justifier les hausses de tarifs et, ainsi, mener le gouvernement et la populace par le bout du nez. Il est si facile de faire planer l’ombre de la crise du verglas pour effrayer tout le monde et manipuler les humbles citoyens que nous sommes.
M. Caillé, qui avait été perçu comme un sauveur (par certains) durant la crise du verglas, doit maintenant faire face à l’adversité. D’ailleurs, une crise telle que survenue en janvier 1998 pourrait refaire surface n’importe quand si les gaz à effet de serre augmentent en flèche avec Suroît, puisqu’il n’aurait fallu qu’un ou deux petits degrés de moins pour que tout ce verglas se change en jolis flocons de neige. Et cela même si la société d’état prétend avoir consolidé tout son réseau et qu’elle agit pour les intérêts du Québec. Mais oui, car selon Hydro-Québec, aucun autre pays, aucune autre province ne bénéficiera des avantages que procureront Suroît, surtout pas une exportation massive d’électricité. Une chose est claire, ils doivent avoir des poches pleines de poudre à jeter aux yeux dans les bureaux d’Hydro-Québec...
Y aurait-il de la corruption - jusqu’à la moelle - dans les rangs des dirigeants d’Hydro-Québec et du gouvernement libéral du Québec ? Une chose est sûre : tant que régneront messieurs Mulclair, Hamad et Caillé, l’atmosphère de notre pays sera chargé d’une poussière qui dégradera notre environnement, nous faisant ainsi perdre santé et... énergie. Il est temps de réclamer la démission de ces trois responsables ou, du moins, faire barrage à leurs ambitions en exigeant un débat public.
Olivier Ménard,
Université du Québec à Montréal.