AQLPA
mercredi 10 octobre 2007, par André Bélisle, Mathieu Castonguay
Selon les promoteurs le gaz naturel est moins polluant et émet moins de gaz à effet de serre (GES) lors de sa combustion que le charbon et le mazout.
Un recours accrus au gaz par la mise en opération d’un ou plusieurs ports méthaniers en sol québécois réduirait la pollution atmosphérique au Québec, au Canada et aux États-Unis.
Les ports méthaniers entraineraient une substitution du charbon et du mazout vers le gaz.
Voici trois assertions à revoir avant de conclure que la théorie est réaliste.
Dans la réalité, les faits ont la vie dure.
Sans entrer dans le détail on peut conclure que c’est relativement vrai si on ne retient que l’aspect combustion. Par contre quand on considère l’ensemble du cycle de vie, le lieu de production et d’utilisation du gaz, l’intérêt diminue significativement.
Pour bien saisir, on doit d’abord inclure les émissions atmosphériques générées lors de l’extraction et du traitement du gaz qui amènent leur lot d’émissions dans l’air par le brûlage des substances indésirables et par les émissions fugitives. Le transport par gazoduc est aussi une source d’émissions et de fuites. Les opérations liées à la liquéfaction, au transport par navires et à la regazéification du gaz naturel liquéfié (GNL) produisent des émissions additionnelles provenant spécifiquement du cycle du GNL associé aux ports méthaniers. Ces émissions spécifiques du cycle du GNL entraînent une augmentation de 21% des émissions par rapport au gaz acheminé par gazoduc et ce même en considérant l’ensemble du cycle de production du mazout. Comme toute combustion, celle du gaz émet des oxydes d’azote (NOX) qui interviennent dans la formation du smog et contribuent aux pluies acides. Bien que le gaz soit moins polluant que le charbon et le mazout, il contribue significativement à la pollution de l’air en raison de sa relative popularité.
Fait important, la combustion finale du gaz importé par méthanier produit seulement 15% moins de GES que l’utilisation du mazout alors que le gaz de l’ouest canadien en émet 33% de moins.
Au-delà de la théorie, le recours au gaz doit être strictement réglementé pour assurer des gains au niveau de la qualité de l’air et de la protection de l’atmosphère et cette réglementation doit privilégier les options qui offrent un gain environnemental plus important comme la géothermie.
Ici il faut faire la part des choses. Lorsqu’on parle de pollution atmosphérique il faut se rappeler qu’il y a quatre problèmes à considérer ; le smog, les pluies acides, la destruction de la couche d’ozone et le réchauffement planétaire. Dans tous les cas le gaz participe à ces problématiques. L’extraction, le traitement, le transport et la combustion du gaz sont autant de sources de pollution atmosphérique et il faut considérer ces problématiques et leurs impacts de façon intégrée. Il faut aussi réaliser qu’en Alberta on utilise beaucoup de gaz pour produire du pétrole à partir des sables bitumineux. En effet, la consommation de gaz dans l’industrie minière en Alberta, qui comprend l’exploitation des sables bitumineux (qui occupe une place très importante de ce secteur), s’est accrue de 3,8 milliards de m³ entre 1990 et 2005 . En 2005, ce secteur industriel accaparait 56% de l’ensemble du gaz consommé en Alberta et 24% de l’énergie consommée par cette province1.
La consommation de gaz pour l’exploitation minière en Alberta a consommé 21% de l’ensemble de l’énergie utilisée par les industries canadiennes en 2005, toutes formes confondues.
Il importe de réaliser que l’on vise aussi à remplacer le gaz provenant de l’ouest canadien en bonne partie pour permettre de doubler ou tripler la production de pétrole car la disponibilité du gaz est une des conditions nécessaires pour permettre l’augmentation de la production de pétrole. Doit-on rappeler que la production de pétrole et de gaz dans l’ouest est responsable d’une immense pollution de l’air, de l’eau et des sols et est devenue la plus grande source d’émission de GES au Canada ? Cette réalité explique d’ailleurs l’abandon des objectifs canadiens de réduction des GES et le reniement du Protocole de Kyoto par le gouvernement canadien. Est-il acceptable d’éviter volontairement cette question sous prétexte que l’Alberta, c’est l’Alberta ?
Cette théorie relève de projections dans l’avenir de la situation actuelle sans changement important en matière de production et d’utilisation d’énergie. On ne prévoit donc pas de recours important et résolu aux énergies renouvelables.
Soyons clairs, pour qu’il y ait réduction d’émission par substitution, il faut remplacer une source existante de combustion de charbon ou de mazout par le gaz ou, mieux encore, par les énergies renouvelables. Il ne peut y avoir substitution dans le cas où une nouvelle installation est construite.
Cela semble évident mais il y a une petite subtilité utilisée par les promoteurs du GNL. En effet, certaines réductions de GES demeurent théoriques puisque la substitution inclut parfois la différence des projections d’émissions d’un nouveau projet qui serait construit en ayant recours au mazout et le même projet mais en ayant recours au gaz.
Dans les faits, il y a une augmentation nette des GES qui est directement reliée à l’ajout de la nouvelle source d’énergie utilisée. Dans ces conditions on doit conclure qu’au mieux cela permettrait de ralentir la cadence d’augmentation des émissions mais certainement pas qu’il y aurait réduction des émissions.
Même si un projet de terminal méthanier parvenait à remplacer l’ensemble du mazout consommé par les secteurs industriels, commerciaux et institutionnels au Québec et en Ontario, il aurait pour effet d’augmenter la quantité de gaz disponible à d’autres fins puisque le mazout substitué (à 100% ce qui n’est techniquement pas faisable en raison de la distribution actuelle du gaz) ne représente que 56% de la capacité annuelle du terminal. Les quantités de gaz importé d’un seul terminal sont largement supérieures au potentiel de remplacement du mazout lourd. C’est le gaz disponible en surplus qui risque de faire augmenter les émissions nettes et d’aggraver la situation du Canada face à la lutte aux changements climatiques.
De plus, comme il n’y a pas de plafond d’émissions de GES aux États-Unis, au Canada et au Québec, qu’il n’y a pas de bourse du carbone ni de programme d’échange de crédits d’émissions de GES, il n’existe donc aucun cadre réglementaire pour contrôler et assurer des réductions d’émissions ici ou ailleurs au pays. Ceci veut dire qu’en réalité il n’y a aucune garantie de substitution ni de réduction d’émissions polluantes.
Cela pourrait peut-être se faire sur une base volontaire bien sûr… en utilisant des incitatifs monétaires du Fonds Vert. Mais logiquement ces sommes devraient être investies dans des réductions durables des GES, c’est-à-dire dans des technologies basées sur les énergies renouvelables et non pour favoriser un combustible fossile non renouvelable comme le gaz naturel. Dans ces conditions tout ce discours de substitution ne devient alors que vues de l’esprit, désirs pieux et arguments de vente.
Le Québec peut mettre en place de meilleures solutions que le gaz. En fait, c’est même déjà fait en partie dans le secteur de l’industrie forestière, les usines de pâte et papier et les moulins à scie qui sont encore en opération, ont en effet déjà procédé à une substitution importante du mazout et du gaz par le recours à la biomasse. Cette substitution a permis de réduire grandement les émissions de GES et a contribué à la réduction de 2,7 millions de tonnes par année des émissions de GES provenant de l’utilisation des combustibles par les industries québécoises entre 1990 et 2005.
Dans ces conditions le gouvernement du Québec ferait mieux de légiférer pour établir un plafond obligatoire pour les émissions de GES et d’interdire purement et simplement l’utilisation du mazout lourd à des fins de production de chaleur et d’électricité, sauf pour la chauffe à très haute température. La part du mazout pour le chauffage des édifices publics et commerciaux au Québec s’est accrue de 5% entre 2000 et 2005 au détriment de l’électricité et du gaz. La conversion vers la géothermie serait une alternative bien plus efficace pour de réduire les émissions de GES que le recours au GNL. L’augmentation de la consommation d’électricité qu’une telle conversion impliquerait, est équivalente à la moitié des objectifs d’économie fixée à Hydro Québec. Il ne serait donc même pas nécessaire d’augmenter la production d’électricité pour y parvenir !
Au surplus, la conversion vers la géothermie couplée aux énergies vertes amènerait des retombées économiques plus importantes, réparties dans toutes les régions du Québec et échelonnées sur une plus longue période que les projets de ports méthaniers.
de décréter un moratoire sur l’autorisation et la construction de un ou des ports méthaniers au Québec ;
de légiférer pour établir un plafond obligatoire pour les émissions de GES assurant le respect des objectifs de Kyoto soit de ramener ces émissions à -6% par rapport à 1990 ;
d’obtenir de la Régie de l’énergie du Québec une analyse des besoins québécois en gaz ;
d’obtenir de la Régie de l’énergie du Québec un avis sur la politique énergétique du Québec en regard des objectifs de Kyoto ;
d’obtenir de la Régie de l’Énergie du Québec un avis sur les réductions présumées de GES annoncées par les promoteurs au Québec, au Canada et aux États-Unis ;
d’obtenir un plan de conversion à la géothermie et aux énergies renouvelables spécifiques aux secteurs institutionnels et commerciaux accompagné d’un programme assurant sa mise en œuvre efficace ;
d’obtenir un plan de conversion aux énergies renouvelables et de support à l’investissement dans les technologies efficaces pour la chauffe industrielle.
Il est nécessaire que le Québec développe une vision à long terme et se dote d’une stratégie visant à assurer l’avenir et l’indépendance énergétiques des québécois ce qui nous permettra à la fois d’amoindrir les impacts économiques de l’augmentation des prix des combustibles et de réduire les émissions de GES. Inspirons-nous des décisions prises lors de la révolution tranquille par monsieur René Lévesque, dans le domaine de l’hydroélectricité, décisions qui sont encore aujourd’hui garantes de notre prospérité et de notre bilan envié de tous les nord-américains en matière d’énergies propres et de GES.