lundi 17 septembre 2007, par Lise Thibault
Lévis le 17 septembre 2007-09-17
Mme Françoise Bertrand,
Présidente directrice générale,
Fédération des chambres de commerce du Québec
Bonjour Mme Bertrand, J’ai écouté attentivement, votre entrevue du 14 septembre, sur les ondes de Radio-Canada, à l’émission L’Heure des comptes. Cette entrevue portait sur les terminaux méthaniers, « précisément » sur Rabaska, comme vous vous êtes donné la peine de le préciser. Je n’ai aucun doute à l’effet que ce reportage ait « précisément » été téléguidé et inspiré par le puissant lobby « rabaskien », le propos en faisant foi, le momentum aussi, mais là n’est pas mon propos.
Mme Bertrand, lors de cette émission, vos propos se sont quasi constamment éloignés de la réalité ou du simple bon sens. En effet, comment affirmer que Rabaska puisse « améliorer la compétitivité du Québec », quand les terminaux méthaniers sont justement une menace à l’autonomie et même à la sécurité énergétiques du Québec ? Fidèle à la méthode employée par la société en commandite Rabaska depuis ses tous débuts, vous avez tenté de prouver par l’absurde. Qui peut en effet accepter cette prétention des promoteurs quant à assurer la sécurité énergétique du Québec alors qu’on nous propose simplement d’échanger un fournisseur actuel fiable (le Canada de l’Ouest) pour un autre, étranger et généralement de stabilité géopolitique instable, donc moins fiable ? (Voir aussi à ce sujet, le chapitre VI de l’ALÉNA sur l’énergie et le mémoire du critique du NPD en matière d’énergie, M. Dennis Bevington : http://www.bape.gouv.qc.ca/sections/mandats/Rabaska/documents/DM518-1.pdf Pourquoi nous imposer de dépendre désormais de fournisseurs étrangers sensiblement moins fiables, alors que les réserves de gaz naturel du Canada, troisième producteur mondial, seraient de l’ordre de 70 à 100 ans (selon qu’on consulte l’Association canadienne du gaz naturel ou le ministère d’énergie et ressources Canada) tandis que les réserves mondiales seraient du même ordre, soit d’environ 70 ans, réserves sur lesquelles notre pays n’a toutefois aucun contrôle ? À ce sujet, Mme Bertrand, vous vous basez très certainement sur une des prétentions des promoteurs à l’effet que les réserves canadiennes seraient plutôt de l’ordre de 8 à 10 ans. Or cette affirmation doit être nuancée, ou plutôt l’on joue avec les mots pour faire croire en ce qui fait son affaire, soit utiliser le terme « réserves » en insinuant qu’il s’agit de « ressources ». On réussit ainsi à faire croire en une absolue nécessité d’avoir à importer massivement du gaz naturel par méthanier.
S’il est vrai que les « réserves » actuellement branchées aux pipelines de distribution sont d’environ 10 ans(parce qu’on en a décidé ainsi pour des raisons de « bon sens économique »), les « réserves-ressources » prouvées seraient, elles, de 70 ans et plus. Voir à ce sujet, la présentation du mémoire de l’Association canadienne du gaz naturel par son « director of policy and economics », M. Brian Gormley, qui affirme : « Canada is far from any danger of actually exhausting its gas capability for domestic use in any given year for sure. » : http://www.bape.gouv.qc.ca/sections/mandats/Rabaska/documents/DT31.pdf En voici deux extraits, disponibles en anglais seulement :
Pages 13, 14,15,16
Mr. JEAN-PHILIPPE WAAUB, Commissioner :
Yes. Can you give us the main trends in the use of Canadian natural gas reserves ? Well, we have heard that available natural gas is about nine years and potential reserves are about 100 years, the development of Mackenzie River. And what will be the impact of discovering or make this potential really available, what is your opinion on that and the influence of the flow from the west to east ?
Mr. BRYAN GORMLEY :
Let me speak first to the question of reserves. Reserves in natural gas are characterized in a number of ways and I am sure you are well-aware. There is reserves which are ... if you define « natural gas reserves », the actual term « reserves », that would be used to refer to gas that is near pipeline connections, well understood in terms of its geology to be recovered. In other words, basically, you turn on the tap and it is there, okay ?
Mr. JEAN-PHILIPPE WAAUB, Commissioner :
So, that is nine years.
Mr. BRYAN GORMLEY :
And that is nine to ten years.
Mr. JEAN-PHILIPPE WAAUB, Commissioner :
Yes.
Mr. BRYAN GORMLEY :
And if you look across North America, for example, that ten-year reserve to production ratio, as it is often referred to, is a fairly stable number. Earlier on in Canada’s history, when we had restrictions on the exportation of natural gas, our reserve to production ratio was inordinately high. By law, Canadian exporters were forced to maintain a 30-year reserve to production requirement. That would be akin to having shelf upon shelf upon shelf of soup in your house, cans of soup just lined up in your house, tying up, costing you money in inventory for no particular good reason, because you could go to the grocery store any morning or any evening and buy another can of soup.
So, when we opened up the natural gas commodity market, we made it an open market. What happened is our reserve ratio basically equilibrated with that that already existed in the United States. It had been it around ten to fifteen years, for a number of years.
Mr. JEAN-PHILIPPE WAAUB, Commissioner :
It is an opportunity ...
Mr. BRYAN GORMLEY :
Reserve basically. You are tying up money in an inventory for no good reason
(...)
Mr. BRYAN GORMLEY :
So, the market settled itself. And that took a significant length of time. That took actually decades to work this out. Some would argue that that only recently happened, that it was around about the end of the 1990’s, early 2000’s that we actually came into what would be considered a
balance reserve potential in Canada. That said, the next element of reserves, I would term, is called « resources ».
Mr. JEAN-PHILIPPE WAAUB, Commissioner :
Yes.
Mr. BRYAN GORMLEY :
And this is natural gas that is ... it is understood where it is. It is understood the geological potential of a potential, but it does not necessarily have connection to a pipeline, easy connection to a pipeline, but the technology is well understood. It has not been economical worthwhile to connect it up yet. And that capability is about ... I think our last forecast or estimate was around 70 years of resources to production in Canada.
THE CHAIRMAN :
Seven or seventy ?
Mr. BRYAN GORMLEY :
Seventy, 70.
(...) Add to that what you would call ... there is another classification of natural gas potential in Canada and that is the ultimate potential of natural gas. And these are forms of natural gas that are either technologically not yet well understood to obtain, a good example of this would be natural gas hydrates for example. Also on that edge, there are some forms of natural gas in things like tight sense development or coal bed methanes. They would be right on the border of resources, because the technologies understood how to get that and they might not necessarily be connected to pipeline capability. But that, if you look at the ultimate potential of natural gas, including hydrates in North America, in Canada, that number is astronomical. It is a very large ...
(...) And that potential, it does not make much sense to put a number on it. It becomes hundreds of years.
Et pages 22, sur le fait d’être « au bout du tuyau » :
Mr. BRYAN GORMLEY :
In general, natural gas uses is quite reliable across the country, into the third decimal place like 99.99% reliable if you look at current residential and industrial users in terms of how their gas supplier is.
(...) Mr. JEAN-PHILIPPE WAAUB, Commissioner :
But everywhere in Canada, do you have the syndrom of end of pipe that you have no gas at the end of the pipe ? That is mainly ... even here in Lévis or somewhere else in Canada, the consumer might not have access to the gas at the end of the pipe.
Mr. BRYAN GORMLEY :
No.
Fin des extraits Comment imaginer que le Québec puisse « améliorer sa compétitivité » en se rendant encore plus dépendant d’une ressource qu’il ne produit pas et qu’il importerait désormais de pays étrangers instables, pour laquelle il ne peut recevoir aucune redevance n’en étant pas le producteur, une ressource fossile et non renouvelable dont les coûts sociaux et environnementaux seraient très élevés et très certainement réservés aux seuls citoyens québécois ? Pourquoi ne pas innover en s’affranchissant le plus possible d’une dépendance coûteuse tout en devenant un leader dans le domaine des énergies propres et renouvelables, ressources dont le Québec regorge ? Pourquoi pas, alors qu’on sait pertinemment que ces sources d’énergies vertes sont beaucoup plus génératrices d’emplois, comme l’est aussi une application réelle de l’efficacité énergétique ? Il est très difficile, d’un point de vue logique, de comprendre comment une représentante de gens d’affaire puisse répéter de tels propos, comme les suivants d’ailleurs, sans les vérifier. Oui c’est vrai, j’oubliais Mme Bertrand, vous nous dites avoir consulté M. Rabeault de l’Institut économique de Montréal, lequel institut propose aussi de privatiser Hydro-Québec. On peut donc suivre le raisonnement...
Pour ce qui est des « 400 emplois permanents », on se demande où vous avez bien pu trouver ces chiffres, Énergie Cacouna promettant 35 emplois permanents et Rabaska 70. ( Que Lévis ait besoin du double d’employés qu’à Cacouna pour un projet semblable et de capacité identique demeure un mystère).
Lors de cette émission, vous avez répété, à l’instar des promoteurs, que Rabaska ferait baisser les prix du gaz naturel au Québec, ce qui est plus qu’improbable, puisque les prix du gaz sont actuellement définis au niveau continental et devraient l’être dans un avenir rapproché au niveau mondial. (Ce sujet devait d’ailleurs être discuté à Doha le printemps dernier, mais il a été remis à une réunion ultérieure). Pourriez-vous nous expliquer où se situe exactement cette « concurrence (au prix) » dont vous parlez ? Pour sa part, l’ex-président de Gaz métro, M. Robert Tessier, avait affirmé ce qui suit, en commission parlementaire sur l’avenir énergétique du Québec, le 3 mars 2005 : « L’avantage que nous allons avoir avec ce terminal, ça n’aura pas immédiatement un effet sur le prix de la molécule parce que c’est un prix international à toutes fins pratiques, mais l’ensemble des terminaux qui vont s’installer en Amérique du Nord, le nôtre faisant partie aussi de cet environnement, va très certainement amener un soulagement de la pression (...). » (Robert Tessier, prés. de Gaz Métro, en Commission parlementaire de l’économie et du travail le 3 mars 2005, transcription intégrale du texte)
Parlant de prix, Mme Bertrand, vous avez de plus insinué durant cette entrevue que les terminaux méthaniers « pourraient avoir un effet sur les prix de l’électricité puisqu’ils apporteraient plusieurs choix en matière d’énergie » ( !!!). De quels choix qui ne nous soient déjà acquis parliez-vous donc ? Je ne doute pas un instant que vous parliez d’un « effet » à la baisse, un propos tout à fait aberrant quant on connaît les efforts déployés par Gaz Métro pour tenter de faire augmenter les prix de l’électricité pour « rendre le gaz naturel plus compétitif par rapport à l’électricité », dans leur tentative pour ravir le marché du chauffage, entre autre. A-t-on vu par ailleurs Gaz Métro tenter de faire augmenter le prix du pétrole et du mazout afin d’en ravir le marché comme ils promettent tant de le faire sans toutefois en démontrer la possibilité ? J’oserais également qualifier de foutaise vos affirmations quant à la participation de Rabaska à l’effort dans l’application du protocole de Kyoto, au Québec, comme ailleurs. Aucune évidence n’a jamais été produite par les promoteurs quant à cette éventualité. Quant à fournir du gaz « prêt à l’emploi » à nos voisins du Sud, il est tout autant douteux que cela serve à un quelconque effort de réduction de GES : tout au plus y encouragerions-nous l’utilisation boulimique et le pillage d’une énergie fossile loin d’être éternelle. Que vous assaisonniez votre discours de termes comme Kyoto ou « Développement durable » n’y changera rien : si vous en connaissiez la signification, vous auriez constaté que précisément, le projet Rabaska bafoue déjà plusieurs des principes de la loi sur le développement durable.
L’animateur de l’émission, M. Jean Racine, a eu bien raison d’affirmer que « le Québec couvre tous ses besoins » tout en vous demandant « pourquoi dans notre cour et pas dans celle des autres », les réels utilisateurs.
En effet, de quel droit et pour le bénéfice de qui le Québec devrait-il sacrifier son environnement, mettre en veilleuse ses engagements quant au protocole de Kyoto, porter atteinte à la santé de ses populations et menacer leur sécurité, saccager ses plus beaux paysages, tout en mettant en danger sa souveraineté et sa sécurité énergétiques, bases de son économie, sans oublier que pour ce faire, on a permis l’affaiblissement de certaines de ses dernières institutions démocratiques ? Si jamais ces projets gaziers se réalisaient, la vérité nous jaillira bien un jour en plein visage, mais il sera alors trop tard et les grands responsables s’en seront une fois de plus lavé les mains.
Pour terminer, Mme Bertrand je trouve plutôt ironique que vous vous permettiez d’accuser les opposants à Rabaska et à tout autre projet semblable de « faire de la désinformation ». Cela me rappelle cette parabole … vous savez, celle qui traite de la brindille dans l’œil du voisin… ?
Je vous remercie de votre attention,
Lise Thibault, Lévis
Téléphone : 418 833 3680
c.c. :
Mme Line Beauchamps, ministre du développement durable, de l’environnement et des parcs
M. Philippe Couillard, ministre de la santé
Journal le Devoir
Journal le Soleil